Sunday, September 14, 2014

De nouvelles valeurs pour une véritable démocratie

par Evelyne Vuillermoz

 
 
Après le printemps arabe, il y a eu le mouvement Occupy Wall Street et le printemps arable des étudiants canadiens en colère (en 2012). Cette année, la jeunesse turque et brésilienne se révolte. De nouvelles valeurs pour une véritable démocratie vont-elles émerger ?

Ainsi, les gouvernements en place, de même que les institutions politiques internationales sont invités expressément à comprendre le sens du refus signifié par les réseaux sociaux et les émeutes soutenues par la jeunesse à travers le monde. Ce refus exprime celui d'un ordre global. Lorsque la représentativité est questionnée par les citoyens, commence alors le sens véritable de la démocratie, d'une façon plus radicale. Car la confiance en soi, celle que possède chaque être humain de façon naturelle et inaliénable, et sur laquelle se fondent les droits de l'Homme, revendique ici le droit de retirer sa voix à la société et de pratiquer la désobéissance civile. La pensée démocratique s'inscrit ici dans une radicalité politique telle que le philosophe américain Emerson l'a définie en son temps, dont la pertinence est d'actualité.

Il s'agit bien, en effet, de refuser le conformisme ambiant lorsque celui-ci rend les relations fausses, contraires à l'intérêt public. C'est alors que chacun est placé devant ses responsabilités. À travers ce questionnement, l'individu interroge la relation qu'il entretient avec le monde, dans l'ordre de chaque expérience vécue de façon authentique. Celle-ci doit être le lieu d'apprentissage de la confiance en soi, de l'autonomie de l'individu ainsi que de ses droits et de ses devoirs. Seule l'expérience pleinement humaine permet à chacun de trouver sa place au sein de la communauté, de prétendre au respect de ses droits fondamentaux. C'est en cela qu'il peut donner un sens à sa voix de façon légitime, dans l'ordinaire d'une vie pleinement vécue, de façon digne et non pas seulement subie. Les conditions de l'existence elle-même permettent un apprentissage constant sur soi ainsi que celui de l'expression et du langage au sein de la communauté. Dans la réflexion sur soi, il est alors permis de comprendre la relation du « je » au « nous ». Par là même, cette connaissance de soi est une condition du politique. Le débat serait donc ouvert, vers la création d'un nouveau modèle de développement individuel et social condition du politique, marquant le constat d'échec d'une démocratie livrée à des ego incontrôlés dont l'avidité n'est que le reflet narcissique profondément pathologique.

Ainsi, la liberté s'apprend de même que « vivre ensemble ». L'éducation doit alors permettre l'apprentissage des valeurs de la démocratie. Face aux contraintes de la société actuelle, le rôle de l'éducation est essentiel. La violence n'est pas une fatalité, ni l'agressivité. Nos enfants doivent apprendre à intégrer le sens profond de leurs émotions afin de structurer le sens de leurs expériences, d'optimiser leur compréhension et de développer leurs aptitudes cognitives.

Pierre Merle, sociologue, nous conviait il y a quelques années, à une réflexion pour en établir les fondements, qui ne peuvent résulter que d'une conception pragmatique de l'école au sein de laquelle l'enfant a non seulement des devoirs mais aussi des droits.

« Comment penser que les modifications actuelles de l'action politique-participation électorale traditionnelle versus contestations collectives et violences urbaines ne sont pas l'expression d'une transformation sensible du rapport à la politique que la place actuelle de l'école dans la socialisation des jeunes générations n'a guère enrayé et au pire favorisé ? N'est-il pas temps d'attribuer plus de crédit à l'analyse de Tocqueville et à la place qu'il accordait à la participation aux affaires locales : Comment faire supporter la liberté dans les grandes choses à une multitude qui n 'a pas appris à s'en servir dans les petites? Si l'on prend au sérieux l'aphorisme de Durkheim selon lequel « la classe est une petite société », l'école actuelle, en négligeant la question des droits des élèves, ne propose pas un apprentissage stimulant des règles de la démocratie. » (Pierre Merle, « L'élève humilié. L'école, un espace de non-droit ».)

La liberté et la démocratie s'apprennent aussi dans le respect de la valeur de la vie. Le gouvernement japonais estimait le 24 juin 2011 les dommages directs du tsunami du 11 mars 2011 : pas moins de cent quarante-sept milliards d'euros. Des milliards d'euros peuvent-ils rendre compte de vies achevées, des souffrances endurées ? De tous ces liens arrachés, des pleurs des enfants, de la nature bafouée, des rythmes de la vie quotidienne à jamais perturbés et effacés du jour au lendemain ? Où sont les cerisiers en fleurs ? Combien valent-ils ? Il est temps de changer notre regard, de regarder la valeur réelle de la vie sans faire référence à celle de l'argent. Car la vie a une valeur qui ne peut être chiffrée, ni quantifiée. Les liens vécus ne peuvent être convertis en euros ni en dollars, ni en yens. Comment peut-on évaluer le parfum de la terre ou celui des fleurs ? Changer de regard, consiste à changer son rapport avec le monde, les autres et avec soi.

Le sens du bonheur peut s'apprendre, mais il reste surtout à inventer. Il est ici nécessaire de nous interroger sur la signification réelle de la créativité au sein de nos cultures à travers le monde, mais aussi sur la nécessité de la liberté d'expression. Car les pratiques signifiantes d'une société ne sont pas uniquement celles contenues dans les normes établies. En ce sens, la culture dominante peut apparaître comme une culture morte lorsque la signification des symboles qu'elle contient cesse d'être partagée par les individus qui la composent. La chute des symboles manifeste par conséquent la caducité d'une culture, de son ordre, de sa potentialité projective pour construire le futur. La vie ou sa régénération ne peut alors provenir que des mouvements informels souvent rejetés à la périphérie culturelle et politique. La marginalité des mouvements sociaux situés en bordure et qui revendiquent un nouvel ordre social, traduit bien une dynamique en perpétuel mouvement dont le point d'équilibre est toujours à établir. Ainsi, le sens du discours à actualiser appartient toujours aux courants informels, ceux portés par l'innovation, par les révolutions, les émeutes, les dissidences, le malaise existentiel individuel, qui incarnent des situations de rupture. C'est dans la mise à distance par rapport à un ordre formel devenu caduc, qu'est créée la possibilité du changement et son mouvement. Cette mise à distance est constitutive d'une dialectique au sein de laquelle s'établit la critique d'un système à la recherche d'un nouvel équilibre vital.

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